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Visuel interview Amélie Nothomb

Entretien avec Amelie Nothomb et Sylvie Testud

 

Pour la collection « Classiques et contemporains », Amélie Nothomb et Sylvie Testud ont accepté de répondre aux questions de Josiane Grinfas, auteur de l’appareil pédagogique de Stupeur et Tremblements.

Stupeur et Tremblements est entièrement autobiographique.

Josiane Grinfas : Quel genre attribueriez-vous à votre récit ? Autobiographie ou fiction ?

Amélie Nothomb : Stupeur et Tremblements est entièrement autobiographique. Mais je suis une romancière et, pour moi, il suffit qu’on raconte quelque chose en travaillant le style pour écrire un roman. Cette histoire m’est arrivée à 100 % : j’ai seulement déguisé les noms de la compagnie et des personnages.

J. G. : Quelle relation établissez-vous entre expérience de vie et écriture ?

A. N. : Il me faut un délai très long entre l’expérience et l’écriture. C’est un travail de digestion très lent. L’expérience Yumimoto date de 1990, Stupeur et Tremblements de 1998 : il s’agit du récit d’une humiliation, il m’a sans doute fallu ce temps pour reconstruire une image de moi. J’ai été la première étonnée de rédiger ce texte, de le publier. C’était tellement inconscient, irréfléchi, instinctif… Mais j’étais comme enceinte de ce livre.

J. G. : Et vous, Sylvie Testud, comment avez-vous envisagé de rendre cette expérience ?

Sylvie Testud : Stupeur et Tremblements est le premier roman d’Amélie Nothomb que j’ai lu, avant même qu’Alain Corneau me propose le rôle. Il m’a beaucoup fait rire et le rire, ce n’est pas forcément que l’on se moque ; c’était le début d’un vrai sentiment incontrôlable. Le personnage a une force bien plus grande que moi : je me serais tout de suite mise en opposition. J’aurais tout de suite pris l’avion et je serais rentrée.
Amélie avait un souvenir du Japon, un souvenir de petite fille et elle éprouve une grande déception : cette manière qu’elle a de regarder le Japon n’est pas fabricable. Mon métier, c’est d’enquêter sur le personnage et j’avais peur d’être moins sincère qu’elle, d’introduire le calcul à l’intérieur de ça : quelqu’un qui va au plus profond de soi sans jamais se perdre.

J. G. : Quelle est la fonction de l’humour dans la reconstruction de cette expérience ?

A. N. : J’ai écrit ce livre de la seule manière possible : avec humour ; et quand j’ai vu le film, je me suis rendu compte que Sylvie donnait une image de cette expérience bien plus conforme à la réalité. Dès le début du film, elle s’oppose ; moi aussi, je m’opposais ; pas comme à l’occidentale, mais bien plus que le système japonais ne l’autorise. Elle va plus loin que le texte pour retrouver le vrai souvenir. Elle ressemble à Amélie plus que moi !

S. T. : C’est parce qu’au cinéma, tout va vite et s’impose, alors que pour entrer dans une histoire aussi intime, on a besoin de temps. Le plus difficile à trouver dans le personnage, c’est son rythme.

J. G. : Dans cette expérience, le langage semble être un corset …

A. N. : Et surtout pour une femme ! Au Japon, le langage féminin est bien plus codifié que le masculin. Le Japonais est aussi la langue des niveaux de langue. Il y a même des mots qu’on n’emploie pas. Dire «  ce n’est pas vrai » est presque une déclaration de guerre. La narratrice fait beaucoup d’erreurs, il lui arrive beaucoup d’accidents par le biais du langage, alors qu’elle souhaite devenir une vraie Japonaise. Même en m’efforçant d’entrer dans ce corset linguistique- chose que je réussissais plutôt bien- je faisais d’inévitables erreurs.
Et en  face d’Amélie, il y a le corps du vice-président : chez lui, le corps déborde sur le langage ; mais il a presque tous les droits : il est le vice-président !

J. G. : Sylvie Testud, comment avez-vous abordé le japonais ?

S. T. : Comme une enfant qui doit apprendre une poésie. J’ai appris mille cent phrases, mais moi, je ne fais que donner l’illusion. À la fin, je n’en pouvais plus de parler le japonais ; j’étais en sueur, écrasée par le japonais !

J. G. : En refermant le livre, on a le sentiment que la société japonaise est un mélange de beauté et de monstruosité…

A. N. : De la beauté, oui ; et qui ne s’incarne pas seulement dans le personnage de Fubuki. Dans le système aussi, il y a une réelle beauté : dans l’égalitarisme social, par exemple, ou dans l’attitude des employés. Le système n’ouvre aucune possibilité de solidarité ; et pourtant elle s’exerce, au sein même de cette impossibilité, dans la scène du boycott. J’ai été choquée de lire que Stupeur et Tremblements était un livre de haine contre le Japon… Il y a seulement dans ce récit des personnages qui symbolisent la dualité du Japon : parfois répugnants, parfois magnifiques…

J. G. : Fubuki est un de ceux-là … La relation entre Amélie et elle est faite de fascination, d’un désir trouble , comme la soumission à une divinité …

A. N. : Oui, le désir apparaît dans le langage intérieur de la narratrice. Les sentiments qu’elle éprouve pour Fubuki sont ceux qu’elle éprouve pour le Japon tout entier. Car Fubuki est l’incarnation du Japon dans ce qu’il a de plus beau, de plus fascinant, de plus divin. Et vous pouvez parler d’érotisme.

J. G. : Comment expliqueriez-vous le succès qu’ont vos livres auprès des adolescents ?

A. N. : Je suis incapable de l’expliquer…

S. T. : J’ai peut-être une interprétation… Amélie Nothomb n’a pas perdu son insolence d’adolescente ; il y a aussi dans ce qu’elle écrit une cruauté qui est vraie et que les adultes ont tendance à gommer…

J. G. : Que diriez-vous de cette insolence ?

A. N. : Beaucoup d’adolescents m’ont dit que la narratrice ne se révoltait pas assez ; c’était la révolte qui voulait rester. Mais pour moi, Stupeur et Tremblements est le récit a posteriori d’une Japonaise ratée …

 

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