Les Enfants des justes - Classiques et Contemporains

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La Grande Île - Classiques et Contemporains

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Christian Signol

Entretien avec Christian Signol

Pour la collection « Classiques & Contemporains », Christian Signol a accepté de répondre aux questions de Cécile Pellissier, professeure de lettres et auteure de l’appareil pédagogique.

 Vous savez, parfois les romanciers vont au plus simple, et heureusement d’ailleurs ! et les mots viennent alors tout seuls, naturellement…

Cécile Pellissier : L’action des Enfants des Justes se déroule-t-elle dans des lieux réels ou seulement réalistes ? En d’autres termes, est-il possible de situer les événements sur une carte de France ?

Christian Signol : L’action se déroule dans des lieux réels, en Dordogne, même si j’ai changé quelques noms. Ainsi, le village que j’ai nommé Monestier dans le roman est en fait Montpon-Ménestérol, qui s’étend sur les deux rives de l’Isle, un affluent de la Dordogne, et qui se trouve à une soixantaine de kilomètres de Périgueux. Sous l’Occupation, la ligne de démarcation passait bien par Montpon-Ménestérol, qui s’appelait alors Montpon-sur-l’Isle. J’y suis allé, bien sûr, avant d’écrire le roman, et j’ai rencontré une personne très âgée qui m’a fait voir précisément où la ligne se situait. Il existe bien un village de Saint-Martial (Saint-Martial d’Artenset), à quelques kilomètres de Montpon-Monestérol, et la forêt de la Double où se cachaient les maquisards s’étend juste à côté.

C. P. : Outre le fait que la ligne de démarcation le traversait, pourquoi avoir choisi particulièrement le département de la Dordogne comme lieu de l’action ?

C. S. : La Dordogne est un département qui m’est cher et que je connais très bien puisque ma famille paternelle est originaire de La Brande, un hameau proche de Sarlat, qui est une ville de Dordogne. J’y allais en vacances chez mes grands-parents. Et je connais donc bien les gens qui y vivent, les paysans de la région que je fréquentais durant les vacances.

C. P. : À quoi est lié le choix des vers et des poèmes de Victor Hugo d’où sont tirés les mots de passe employés dans le roman par Virgile et les différents passeurs ? S’agit-il d’un goût littéraire personnel ? d’un message au lecteur ?

C. S. : Ce choix a été très facile et presque évident, et je n’ai pas cherché bien longtemps… En effet, je connais par cœur plusieurs poèmes de Victor Hugo et j’ai étudié « Demain, dès l’aube » lorsque j’étais petit, ce beau poème qui parle de la mort de sa fille Léopoldine… Alors ces vers me sont venus à l’esprit, tout simplement. Vous savez, parfois les romanciers vont au plus simple, et heureusement d’ailleurs ! et les mots viennent alors tout seuls, naturellement…

C. P. : Quelle a été votre source (ou quelles ont été vos diverses sources) d’inspiration pour écrire ce roman, mis à part ce que vous énoncez clairement dans l’avant-propos : des livres, des récits, des films, des souvenirs, un désir ancré ?

C. S. : Il s’agit effectivement d’un désir ancré. Je voulais écrire un roman sur cette époque depuis longtemps, pour célébrer encore une fois la mémoire de mes grands-parents, comme je le dis dans l’avant-propos, et aussi celle de mes parents, puisque mon père était résistant. Mais lorsque j’ai entendu deux présidents de la République, Jacques Chirac puis François Hollande, dire que la France devait demander pardon pour ce qui s’était passé pendant la Seconde Guerre mondiale, je n’ai pas été d’accord : ma France à moi, et celle de mes proches, n’a pas à demander pardon, car pour moi elle s’est bien conduite et a fait ce qu’il fallait faire… C’est bien ce qui a été le départ de l’idée de ce livre, démontrer que ma France à moi n’a rien à se reprocher, qu’elle a été exemplaire durant la guerre. Et la suite est venue toute seule : la ligne de démarcation me permettait de dramatiser les situations, les passages en zone libre des familles, des enfants… Et ma grande connaissance des habitants de la région m’a permis de caractériser facilement mes personnages, d’imaginer leurs réactions et leur comportement durant cette période.

C. P. : Quelle est votre relation personnelle à la Seconde Guerre mondiale, et particulièrement à l’Occupation ?

C. S. : La Seconde Guerre mondiale, pour moi, c’est bien sûr mon père. C’est la Résistance qu’il a incarnée et dont j’ai entendu directement parler, par lui. Après la guerre, dans les années 1950 à 1960, les survivants du réseau Buckmaster auquel il appartenait ont repris contact avec lui, notamment deux Anglais avec qui il avait organisé le parachutage d’avant le Débarquement dans le département du Lot. Et moi qui étais enfant, cela m’impressionnait beaucoup, ce qu’ils disaient m’intéressait énormément. Ces Anglais étaient bien réels, ils venaient à la maison, ils avaient organisé des parachutages avec les habitants du village de mes parents, et ils les connaissaient… Je les voyais, j’entendais ce qu’ils racontaient. Ils représentaient bien pour moi une réalité de la guerre.

C. P. : C’est donc aussi pour cela que vous dites que vous tenez tant à ce roman ?

C. S. : Exactement. Je tiens tant à ce roman parce qu’il m’a permis d’une part de célébrer encore une fois la mémoire de mes parents et de mes grands-parents qui me sont chers, et d’autre part parce qu’il contient tous les éléments que je connais bien et qui ont fait ma vie : la Dordogne et ses habitants, une période historique qu’ont vécue les gens de ma famille et de mon village… L’idée de ce roman m’habitait donc depuis longtemps. Et un jour, lorsque j’ai compris que j’étais prêt, que tout était en place, je me suis lancé dans l’écriture. Auparavant, j’avais fait un voyage sur la ligne de démarcation, j’étais allé visiter Montpon-Ménestérol, et j’ai compris que j’avais désormais tout ce qu’il me fallait sous la main pour écrire ce roman.

C. P. : Avez-vous participé d’une façon ou d’une autre à l’adaptation de votre roman pour la télévision ?

C. S. : Non, et cela essentiellement parce que l’image, ce n’est pas l’écrit, ce n’est pas du tout le même langage. On ne peut pas faire passer à l’image tout ce que l’on exprime dans un roman, car ce ne sont pas du tout les mêmes outils narratifs… Je considère donc qu’à partir du moment où un réalisateur a acquis les droits d’exploiter un roman, il a la liberté de développer son univers artistique qui est complètement différent de celui du romancier. C’est aussi une question de sagesse, de respect et de bon sens : à partir du moment où on accepte de vendre les droits, on accepte évidemment ce que l’on va trouver à l’arrivée, sinon il ne faut pas le faire, cela me parait évident. Et puis, lorsque le producteur du téléfilm m’a téléphoné et qu’il m’a dit qui étaient les acteurs choisis pour incarner les personnages, je n’ai pas hésité longtemps ! Ce sont de magnifiques acteurs de cinéma, et je savais que l’adaptation obtiendrait un grand succès, ce qui a été le cas.

C. P. : D’où est venue l’idée du couple en manque d’enfants ? Ce manque était-il votre fil conducteur pour construire l’intrigue du roman ou vouliez-vous apporter quelque chose de plus (ou de différent) à l’action et au thème ?

C. S. : C’est une idée qui m’est chère… même si je ne suis pas concerné puisque j’ai moi-même des enfants. C’est une autre manière de dramatiser les choses, d’humaniser les situations, et surtout d’accroître la véracité de ce qui se passe dans l’histoire de ce couple : l’attachement de Victoria à Sarah et Élie vient beaucoup du fait qu’elle est en manque d’enfants, et c’est ce qui permet de solidifier le fil de la narration. Virgile découvre aussi ce qu’est l’amour pour les enfants. La conduite de Victoria et Virgile est vraiment exemplaire durant les événements tragiques qui sont racontés, mais elle est aussi bâtie sur un attachement qui les fait aller bien au-delà de ce qu’on peut imaginer dans le domaine de la bonté et de la générosité. Leur amour pour ces enfants est développé, amplifié, et il leur donne la force de tout affronter.

C. P. : Pour conclure, que dites-vous à vos jeunes lecteurs qui ont découvert votre roman ?

C. S. : Voici ce que je veux vraiment leur dire : maintenant que vous avez terminé la lecture de ce roman, je peux vous assurer que la vraie France, celle qu’il faut aimer, c’est celle-là, celle de Virgile et Victoria. Il ne faut donc pas que vous vous attachiez aux autres images que l’on peut vous donner de la France de cette époque-là, car, durant la guerre, la majorité des Français ont vécu comme Virgile et Victoria, aussi généreusement et humainement.

 

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