Classiques&Contemporains - Éric-Emmanuel Schmitt

24 heures de la vie d'une femme d'Éric-Emmanuel Schmitt - Classiques et Contemporains

Classique pédagogique

Le Joueur d'échecs d'Éric-Emmanuel Schmitt - Classiques et Contemporains

Classique pédagogique

Éric-Emmanuel Schmitt présente 13 récits d'enfance et d'adolescence - Classiques et Contemporains

Classique pédagogique

Le Poison d'amour - Classiques et Contemporains

Classique pédagogique

Ulysse from Bagdad - Classiques et Contemporains

Classique pédagogique

Le Chien - Classiques et Contemporains

Classique pédagogique

Hôtel des deux mondes - Classiques et Contemporains

Classique pédagogique

Crime parfait et les Mauvaises lectures - Classiques et Contemporains

Classique pédagogique

L'Enfant de Noé - Classiques et Contemporains

Classique pédagogique

Milarepa - Classiques et Contemporains

Classique pédagogique

Oscar et la dame rose - Classiques et Contemporains

Classique pédagogique

Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran - Classiques et Contemporains

Classique pédagogique

La Nuit de Valognes - Classiques et Contemporains

Classique pédagogique

Le Visiteur - Classiques et Contemporains

Classique pédagogique
Image
Visuel interview Eric Emmanuel Schmitt

Entretien avec Éric-Emmanuel Schmitt

Pour la collection « Classiques & Contemporains », Éric-Emmanuel Schmitt a accepté de répondre aux questions de Laurence Sudret, professeure de Lettres et auteure du présent appareil pédagogique.

 La colère que j’éprouvais, adolescent, à me trouver seul, sans mode d’emploi, devant les problèmes importants de la vie : désirer, aimer, souffrir, pardonner.

 

Laurence Sudret Votre roman est une analyse sans concession du mal-être que l’on peut vivre lors de ce pass-âge qu’est l’adolescence. Y a-t-il eu un événement catalyseur qui fit germer l’idée de ce roman ?

Éric-Emmanuel Schmitt : La colère ! La colère que j’éprouvais, adolescent, quand les adultes ne prenaient pas au sérieux mes questions, mes malaises, mes révoltes. La colère que j’éprouvais, adolescent, à me trouver seul, sans mode d’emploi, devant les problèmes importants de la vie : désirer, aimer, souffrir, pardonner. J’ai une grande tendresse pour cet âge. On n’y vit pas des choses plus violentes qu’après, mais on les vit plus violemment. L’incroyable sensibilité qu’on possède alors rend tout intense, le bonheur comme le malheur. Ensuite, ça s’atténue… On s’habitue, peut-être. Lorsque j’ai vu ma belle-fille entrer dans cette période, s’y heurter, se taire, s’enthousiasmer, pleurer, j’ai eu envie d’écrire Poison d’amour.

 L.S. De plus en plus, on invite les lycéens et les collégiens à tenir un « carnet de lectures ». Vous-même étant un rédacteur assidu de journal, en avez-vous un ? Prenez-vous des notes de vos lectures personnelles ?

É.-E.S : Depuis toujours, j’écris un journal que je n’ai jamais relu. Déposer mes pensées sur la page me fait du bien, m’aide à réfléchir, à prendre de la distance, à distinguer l’essentiel de l’accidentel. Cette pratique n’a rien à voir avec mon métier d’écrivain. Dans mon journal, j’écris pour moi. Dans mes livres, j’écris pour les autres. Tenir un journal, c’est une façon de ne pas se perdre, de se recentrer, de s’analyser. Parfois, cela remplace le cri, cela atténue des douleurs. Dans mon journal, il y a également des notes de lectures. Car les grandes lectures font partie des grands événements de ma vie.

L.S. C’est une démarche particulière que celle de se glisser dans la peau de quatre adolescentes aussi différentes que le sont Julia, Raphaëlle, Colombe et Anouchka. Comment vous êtes-vous entraîné à penser comme elles ? À parler de leurs préoccupations ? À voir le monde comme une jeune fille de seize ans ?

É.-E.S : J’ai écrit avec des souvenirs du passé, des observations du présent. Le passé ? J’ai fait mes études dans un lycée très majoritairement féminin. La plupart de mes copines et amies étaient des filles. Comme j’avais beaucoup d’empathie envers elles, je m’étais habitué à voir le monde comme une fille. Le présent ? J’ai observé ma belle-fille à la maison, ainsi que ses proches. Et là, comme adulte, je ressentais mieux ce qu’il y a de cruel dans cet âge où l’on découvre tout, où l’on subit mille pressions, la pression sociale, la pression parentale, la pression sexuelle, la pression amoureuse. Quel enfer ! Je rêverais que cela soit plus progressif…

L.S. Votre roman évoque la peur – consciente ou non – qu’éprouvent certains adolescents à l’idée de grandir et de devenir adulte. Quel regard l’homme, l’adulte que vous êtes devenu, pose-t-il désormais sur l’adolescent qu’il était ?

É.-E.S : L’adolescence ne m’a jamais quitté. Pas davantage que l’enfance. Je porte toujours tous mes âges en moi. Je considère l’adolescence comme une période de vie autant que de deuil. Période de vie : des désirs nouveaux s’emparent de nous et nous poussent vers les autres. Période de deuil : on enterre les illusions de l’enfance, ce moment où l’on croyait que tout serait possible, qu’on ferait mille métiers, qu’on rencontrerait qui l’on voudrait, etc. L’adolescence voit le champ des rêves se restreindre. La réalité s’impose. Elle est concrète, limitée, dure. Elle fait peur. On a envie de lui échapper parfois… Maintenant, quand je me souviens de l’adolescent que je fus, je me penche et je lui murmure qu’il a raison d’être si exigeant, passionné, curieux, mais je lui souffle de ne pas trop souffrir d’impatience : on y arrive !

L.S. Les amitiés adolescentes sont essentielles, permettant bien souvent de se construire, de trouver sa place. Vous-même, avez-vous gardé des liens avec vos amis d’alors ? Pour vous, qu’est-ce que l’amitié ?

É.-E.S : Mes amis les plus anciens datent d’après, de mes dix-huit ou vingt ans. La seule exception est mon amour de onze ans, Myriam, que je revois toujours. Mais c’était mon amoureuse, pas mon amie. Je pense que j’ai rencontré durant mon adolescence des personnes formidables avec qui j’ai vécu des moments forts, drôles, fondateurs, mais je n’étais sans doute pas prêt pour l’amitié. Pas encore. Il ne faut pas confondre l’amitié et la camaraderie : la camaraderie tient au partage d’une situation, l’amitié dépasse les circonstances. Les camarades sont les gens qu’on a fréquentés assidûment dans un cadre précis : en dehors, on ne retrouve pas cette familiarité. Avec les amis, si ! Les amis peuvent voyager, déménager, vieillir, changer, je les aime, j’ai le souci d’eux, le désir qu’ils aillent bien et je suis prêt à les recevoir, les aider en cas de coup dur.

L.S. La fin de votre roman donne la parole à Colombe qui défend ouvertement la valeur et le bienfait du pardon, quand Anouchka s’enferme dans une attitude de rejet et de haine vis-à-vis de Julia. Colombe est-elle votre porte-parole ?

É.-E.S : J’ai écrit plusieurs nouvelles sur le pardon, réunies sous le titre La Vengeance du pardon. C’est un thème important à mes yeux. Qu’est-ce que pardonner ? C’est ne pas réduire l’autre au mal qu’il m’a fait. C’est aussi ne pas me réduire moi au mal que j’éprouve. Bref, le pardon libère. Il rend sa dignité à celui qui m’a offensé et lui permet de montrer également ses qualités. Il me rend la paix, car j’entreprends de passer par-dessus mon chagrin, ma rancœur. Au fond, le pardon offre la renaissance. Une double renaissance, celle du pardonneur, celle du pardonné. Je distingue d’ailleurs le pardon voulu du pardon ressenti : lorsque je décide de pardonner, je ne cesse pas tout de suite de souffrir, mais je m’y prépare. Ensuite, plus tard, beaucoup plus tard, je connaitrai peut-être le pardon ressenti, c’est-à-dire la tranquillité de l’esprit.

L.S. : Roméo et Juliette n’est plus seulement une pièce, c’est désormais un mythe, et les deux héros sont devenus les symboles de l’amour impossible. En quoi cette pièce vous a-t-elle semblé liée à l’amitié de ces quatre héroïnes ? Comment en est-elle venue à se glisser au cœur de l’intrigue ?

É.-E.S : Comment dire « jeune amoureux » et « jeune amoureuse » sinon par Roméo et Juliette ? Vous avez raison, c’est plus qu’une œuvre, c’est un mythe. Il m’inspire autant par ce qu’il dit que par ce qu’il ne dit pas. L’histoire présente deux amants empêchés par les autres, leur famille, la société, et il est vrai qu’il y a quelque chose de sauvage, d’anarchique, de rebelle dans l’amour qui se fiche des convenances. Cependant, j’apprécie moins le drame de Shakespeare lorsqu’il s’arrête là, quand il ne cherche pas les difficultés d’aimer à l’intérieur des amants. Comme j’ai moi-même découvert le théâtre à l’adolescence, au club de mon lycée, en y vivant des moments exaltants, la pièce s’est tout naturellement jointe à mes personnages.

Lire toutes les interviews