Médée Kali - Classiques et Contemporains

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Visuel Laurent Gaudé

Entretien avec Laurent Gaudé

 

Pour la collection « Classiques & Contemporains », Laurent Gaudé a accepté de répondre aux questions de Cécile Pellissier, enseignante et auteur de l’appareil pédagogique de Médée Kali.

Plus largement, je crois que la culture classique aide à plonger dans l’homme, à en regarder les abîmes.

Cécile Pellissier : D’où vous est venue l’idée (et l’envie) d’associer Médée, la magicienne mythique de l’antiquité grecque et Kali, la déesse hindoue ?

Laurent Gaudé : Philippe [Calvario] m’avait demandé un monologue pour Myriam [Boyer]. Le choix du thème était libre. Je lui ai vite proposé Médée parce que les grands monstres du théâtre m’intéressent. À partir du moment où Philippe a accepté cette idée, les problèmes ont commencé pour moi ! Je me suis vite rendu compte que travailler sur Médée, c’est forcément être pris de vertige. Il y a eu tellement de versions, tellement de variantes, tellement de déclinaisons de cette figure, qu’on se demande nécessairement par quel bout on va pouvoir entrer dans ce personnage sans mettre ses pas dans des chemins mille fois parcourus. J’ai très vite eu la conviction que je ne voulais pas faire une adaptation moderne du mythe, une revisitation comme Giraudoux a pu en faire… Pour cela, il fallait assumer de s’éloigner du modèle mythologique, de le bousculer, de le changer un peu quitte à ne pas être fidèle (de toute façon, la fidélité vis-à-vis de la mythologie me semble être une notion incongrue !). J’ai eu deux idées. La première, c’est de la faire naître en Inde. Aller plus loin que l’Asie Mineure. La faire partir de cet ailleurs absolu : les bords du Gange et la caste des Intouchables. Je ne connais pas l’Inde. C’est donc pour moi une terre de fantasme, un véritable ailleurs… De la même façon, je ne suis pas du tout un spécialiste de la figure de Kali. J’ai juste lu qu’elle était la figure de la destruction, une figure terrifiante, mais qui, comme toujours dans la religion hindoue, contient aussi son contraire (le renouveau). J’aimais beaucoup la consonance du double nom : Médée Kali. Ca peut paraitre bête mais la sonorité compte beaucoup. Le personnage existait pour moi dans cette juxtaposition. La seconde, c’est de fusionner deux figures : celle de Médée et celle de la Gorgone. Pour une raison très simple : c’est qu’il me semble que Médée, une fois qu’elle a tué ses enfants, est l’image exacte de la Méduse. Un être terrifiant qui pétrifie ceux qu’elle croise par sa monstruosité. Ces deux idées m’ont sauvé du poids de Médée et m’ont permis de faire mon chemin.

C.P. : Qu’est-ce qui vous attire dans ces deux personnages de femmes ?

L.G. : C’est une question infinie !… Je vais avoir du mal à vous parler de Kali car je connais mal cette cosmogonie. Mais je peux vous parler de Médée et de la Gorgone. La question est : pourquoi est-ce que ce mythe de la mère qui immole ses enfants est si fascinant ? Si on réduit le personnage à une mère aliénée, cela n’a pas d’intérêt. Cela devient un cas psychiatrique, pas un mythe. Toutes les infanticides ne sont pas des Médée. Ce qu’il y a de fascinant dans le mythe de Médée, c’est ce rêve de tuer le temps. En assassinant ses enfants, Médée « gomme » son histoire avec Jason. Elle revient en arrière. Elle s’ampute de la vie qu’elle a menée et elle ampute la vie à venir. Elle refuse à la vie ces deux êtres qui auraient porté en eux quelque chose de mêlé entre elle et Jason. Par ailleurs, j’ai été très impressionné aussi par les pages très belles que Jean-Paul Vernant consacre à la figure de la Méduse dans « La mort dans les yeux ». Le texte interroge cette notion de terreur.

C.P. : Vous avez souvent dit que votre inspiration vient des images, celles que vous avez dans la tête, mais aussi celles, très concrètes, qui vous passent devant les yeux. Quelles sont les images particulières qui ont accompagné l’écriture de Médée Kali ?

L.G. : Il y a trois images principales. La première, c’est le visage de Maria Callas dans le film Médée de Pier Paolo Pasolini. Elle a quelque chose de beau, de hiératique, d’altier et de sensuel. C’est le visage de ma Médée intérieure. La deuxième, c’est le visage de la Gorgone : les cheveux en serpents, la bouche grande ouverte, l’expression de la terreur. Et enfin, j’avais trouvé un livre de photos sur la danseuse Gulabi Sapera. C’est une femme gitane du Rajasthan. Ces trois images sont à la base de la constitution de ma Médée Kali.

C.P. : La rédaction de Médée Kali est contemporaine, apparemment, d’au moins deux autres de vos textes : le roman La Mort du roi Tsongor (2002) et la pièce Salina (2003). Ces trois textes se sont-ils nourris les uns des autres ? Si oui, de quelle façon ?

L.G. : Il est vrai que les textes se font souvent écho. Surtout si, comme dans mon cas, ils sont écrits de façon simultanée. Le roman La Mort du roi Tsongor et la pièce Le Tigre Bleu de l’Euphrate  ont été écrits parallèlement, et il y a un thème commun très net : celui de la figure du conquérant. Pour Médée Kali, il y a eu le texte Frère et effectivement Salina. Dans les deux cas d’ailleurs, on est face à un personnage féminin à la fois combattif et séduisant, victime et monstre.

C.P. : Vous vous êtes enrichi durant votre scolarité (puis dans la suite de vos études) de la culture grecque antique.  De quelle nature a été cet enrichissement ? Que vous a-t-il apporté d’essentiel ? En quoi participe-t-il de votre activité d’écrivain ?

L.G. : Ce que j’aime dans les tragédies antiques, c’est ce mélange puissant entre le concret et l’abstrait. On est à la fois en prise avec des idées qui concernent l’individu et la société : la violence, la justice… et en même temps, les pleurs coulent, les mains tremblent, le sang souille les habits, etc. Les textes antiques n’oublient jamais le charnel. Plus largement, je crois que la culture classique aide à plonger dans l’homme, à en regarder les abîmes. Tout cela : ces pulsions, ces luttes, ces spasmes, ne sont pas uniquement des idées pour réfléchir le temps d’une soirée théâtrale, c’est ce dont nous sommes faits.

C.P. : Pour lire votre pièce (et même vos pièces en général), pensez-vous qu’il soit nécessaire (ou préférable) d’avoir une culture littéraire, c’est-à-dire être nourri des grands mythes et des grands textes fondateurs ?

L.G. : Je prie pour que cela ne soit pas nécessaire ! L’idée d’une barrière culturelle m’est insupportable. J’espère que le texte peut toucher n’importe qui. Je n’ai aucune envie d’avoir une écriture érudite, réservé à quelques-uns.

C.P. : Avez-vous participé, concrètement, à la mise en scène de Médée Kali ? Si oui de quelle façon ?

L.G. : Je crois me souvenir que je les ai laissés commencer. C’est toujours compliqué d’être un auteur vivant face aux gens qui travaillent sur votre texte. Surtout les deux-trois premiers jours ! Tout le monde se regarde en chien de faïence et est terrifié par la présence de l’autre !… Même si vous allez les voir avec la plus grande simplicité, pour eux, vous êtes l’auteur et votre présence est forcément un peu difficile à gérer. Mais j’aime les répétitions. Voir le travail se faire. Voir les acteurs travailler, chercher, les spectacles se dessiner, petit à petit. Philippe et Myriam m’ont vite fait cette place.

C.P. : Pouvez-vous nous donner votre avis, votre impression (nous dire quelque chose) sur le résultat, c’est-à-dire sur la représentation ?

L.G. : Le temps a passé mais il y des scènes ou des images que je ne peux pas oublier. La scène où Médée Kali raconte le meurtre de ces enfants, la façon qu’avait Myriam de serrer dans ses bras un chiffon, puis de le tordre, avec une voix aiguë, presque d’enfant… C’était magnifique. Je me souviens aussi de sa silhouette avec l’ombrelle sur le sol de terre. Et puis, j’ai beaucoup aimé la façon dont Philippe avait traité la voix des enfants. Ce film. Sans pathos. Avec ses deux voix d’enfants. C’était très fort. Je suis très heureux de ce spectacle. De la rencontre avec Myriam et Philippe. Il faut du courage à un metteur en scène pour travailler sur un auteur contemporain. Les portes s’ouvrent moins grands. Je ne sais pas si j’aurais écrit ce texte s’il n’y avait pas eu cette commande. Le mot « commande » est d’ailleurs atroce et ne reflète pas la réalité. Philippe ne m’a rien commandé du tout. Il a eu du désir et le désir, au théâtre, fonctionne comme un appel d’air. Médée Kali est n’est pas le fruit d’une commande mais de désir.

Retrouvez également, à la fin de l’appareil pédagogique de l’ouvrage, l’interview du metteur en scène de la pièce, Philippe Calvario.

 

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