Bakhita - Classiques et Contemporains

Classique pédagogique
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Entretien avec Véronique Olmy

Pour la collection « Classiques & Contemporains », Véronique Olmi a accepté de répondre aux questions d’Estelle Marie Provost, professeure de Lettres et auteure du présent appareil pédagogique.

 Bakhita avait non seulement l’instinct de survie mais aussi l’instinct des autres et l’intelligence de la vie.

Estelle Marie Provost : Comment avez-vous pris connaissance de l’existence de Bakhita ? Pouvez-vous nous expliquer ce qui vous a amenée à lui consacrer un ouvrage ?

Véronique Olmi : C’est une personnalité que je ne connaissais pas du tout, dont je n’avais jamais entendu parler. C’est en visitant une petite église, dont elle est la patronne, dans le village de Langeais, en Touraine, que je l’ai découverte. Il y avait son portrait avec une biographie sommaire que je n’ai pas comprise : elle disait que Bakhita n’était pas son vrai nom, qu’il s’agissait de son nom d’esclave et qu’elle ne s’était jamais souvenue de son prénom. La biographie déroulait ensuite une vie absolument inimaginable dans le sens où, en tant qu’auteure, je n’aurais pas su imaginer son parcours. Or, il y avait selon moi une incompatibilité absolue entre la force requise pour résister à cette vie et le fait d’ignorer son propre prénom : je croyais qu’oublier comment on s’appelle signifie avoir oublié qui on est. Et je me trompais. Cette biographie hallucinante d’une personne qui ne saurait pas qui elle était constituait pour moi un mystère que j’avais envie, non pas de résoudre – parce que ce serait prétentieux, mais de comprendre, de rencontrer. J’avais envie de m’approcher davantage de cette femme-là qui s’appelait Bakhita.  

E.M.P. : L’édition ici proposée se concentre sur la première partie de votre roman intitulée « De l’esclavage à la liberté ». Mais l’œuvre est conçue comme un diptyque. Pourriez-vous nous apporter des précisions sur cette composition et sur ses enjeux ?

V.O. : La première partie est de fait plus volumineuse. Ce n’est pas une composition équilibrée. Mais la vie même de Bakhita n’est pas à parts égales. Il y a un martyre très long avant d’avoir une vie certes encore difficile mais avec des paramètres plus humains. La première partie s’intitule « De l’esclavage à la liberté » parce qu’il fallait selon moi que l’on sache, en suivant son parcours, que l’on allait du noir, de l’obscurité à une sorte de lumière, ou du moins de clair-obscur. Suivre la vie de Bakhita est moralement très difficile. Il m’a semblé que savoir que cette personne allait parvenir à mettre un pied hors de l’enfer pouvait constituer un appui : on n’allait pas tomber avec elle mais marcher avec elle, trébucher avec elle. Il s’agissait bien d’aller quelque part et non de mourir. Je tenais à l’indiquer.

E.M.P. : L’histoire de Bakhita constitue en effet une plongée éprouvante dans un univers de violences et de souffrances. Comment écrire l’insoutenable ? Je fais en particulier référence aux modalités mises en œuvre dans le roman pour évoquer son viol ou la mort du bébé lors de la traversée de cette terre du Soudan.

V.O. : J’ai été face à un écueil dès le départ, qu’il me fallait résoudre. Il y avait cette biographie officielle qui a forgé un véritable mythe autour de la figure de Bakhita, lequel passait par l’omission résolue de son viol. Je n’étais pas là pour participer à ce mythe. Je voulais rendre hommage à Bakhita à travers son parcours d’esclave qui inclut le viol, surtout qu’elle raconte ce passage mais sans poser le mot « viol »… J’étais face à un dilemme. D’une part rendre hommage à ce qu’elle avait traversé, ne pas faire comme si elle était une vierge immaculée, qui n’aurait traversé l’esclavage que comme un ange – elle l’a traversé comme une femme de chair et de sang ; d’autre part, ne pas rajouter de l’offense à l’offense c’est-à-dire, par exemple, raconter un viol avec des mots crus. Je suis partie de ce que Bakhita dit elle-même concernant cet épisode et de la façon dont elle a été battue. Aujourd’hui encore, pour une jeune femme, raconter qu’elle a été agressée est très dur. En Italie, dans ces années-là, quand on veut être une religieuse, qu’on est déjà bannie parce qu’on est noire, évoquer un viol est impossible. Il fallait donc dire, sans rien omettre, mais aussi rester extrêmement pudique dans les termes. C’était intéressant au niveau de l’écriture en soi et cela peut être formateur pour les élèves : comment raconter ? quels partis pris adopter ? Moi, en tant qu’auteure, je cherche les mots. Je sais que le jour où je les ai trouvés (« Il l’a battue dehors et dedans »), je me suis dit à moi-même : « ça, c’est juste ». Cela a été un travail en équilibre. Quant à l’épisode du bébé, qu’elle évoque, je n’avais pas envie de le raconter. Mais je devais le faire. Ce sont des semaines de travail. Franchement, cela ne s’oublie pas.

E.M.P. : Pourquoi avoir choisi de raconter l’histoire de Bakhita au présent et à la 3e personne ? Qu’est-ce qui vous a décidée à adopter ce parti pris narratif ?

V.O. : Au départ, Bakhita était conçu comme un long flash-back. Au moment de son agonie, elle divaguait, voyait sa mère et entreprenait de lui raconter ce qui s’était passé depuis son enlèvement. Elle parlait donc au passé. Or le rapport de Bakhita au langage était complexe. Elle était elle-même très complexée quant à sa façon de s’exprimer. Elle parlait donc peu. Il était difficile d’être sa voix sur un si long parcours tout en n’ayant pas la possibilité d’employer les mots justes. Ensuite, à la troisième personne, au passé, c’était extrêmement « vieux ». Je ne voulais pas que cette histoire soit « vieille » car elle traverse le temps. J’ai donc tout arrêté et repris le texte pour la troisième fois en optant pour la troisième personne et pour le présent parce que tout ce qui est violence se vit dans l’immédiateté. Dans l’esclavage, on ne peut pas penser au passé, parce qu’il est trop douloureux. Mais on ne peut pas non plus se projeter dans l’avenir parce qu’il est le plus souvent sombre et décourageant. Il y a donc cette façon de s’accrocher au présent qui est une façon de s’accrocher à la vie. Le présent a fini par s’imposer de lui-même.

E.M.P. : La gémellité est au cœur du texte, la thématique du double est omniprésente. Pourquoi hantent-elles, littéralement, le texte ?

V.O. : Parce que Bakhita avait réellement une jumelle restée, je pense, au Soudan même si on ignore tout du devenir de sa famille. Or, on sait le lien très puissant qui existe entre les jumeaux. Bakhita, c’est donc la femme coupée en deux. Elle est arrachée à sa famille, à son pays, à sa culture et elle a en outre la culpabilité des survivants. Cette coupure est à la fois un bienfait et un grand malheur. Une part d’elle-même est restée auprès de sa mère qu’elle n’a pas consolée de l’enlèvement de sa sœur aînée et l’autre part est sauvée. Elle essaie alors de s’unifier tout le temps pour composer avec cet écartèlement moral si douloureux. Elle n’a pas non plus sauvé Binah à laquelle elle s’unit. Elles se sont pourtant mutuellement sauvées plusieurs fois. Le fait qu’elles aient été achetées ensemble à plusieurs reprises est assez incroyable et on imagine le lien puissant qui pouvait les unir alors qu’aimer quand on était esclave, c’était être condamné à souffrir. Binah, c’est une sorte de miracle. Ces deux petites ont été capables d’unir leurs forces jusqu’à tenter de s’évader ensemble, de s’émanciper ensemble, ce qui était un acte fou, d’une force adulte, pour ainsi dire, permise par cette union.

E.M.P. : Où, selon vous, Bakhita a-t-elle pu puiser, justement, cette force, cette capacité de résistance et de résilience ?

V.O. : On revient à la question fondatrice du roman. Plus j’ai avancé, plus je me suis posé la question. Mille questions. D’où vient cette force ? Quelle est sa nature ? Et finalement, en ayant les témoignages de ceux qui l’ont connue en Italie, en observant les photos d’elle, en scrutant la façon qu’elle avait de se tenir, de poser son regard, je suis arrivée à la conclusion que c’était un être exceptionnel. Elle avait une force incroyable, une énergie, une lumière hors-normes. L’instinct de survie n’est pas distribué équitablement. Elle avait plus qu’un instinct de survie fort, elle avait un amour de la vie que rien n’a déraciné. Pour cela, il fallait qu’elle se soit tournée vers tout ce qu’elle pouvait attraper de beau. La beauté, où qu’elle soit. Je pense que c’était une capteuse de tout ce qui pouvait la nourrir moralement.

E.M.P. : Vous insistez, dans de nombreux entretiens, sur la dimension résolument romanesque de votre texte. Pourquoi avoir accordé ce privilège à la fiction sur la biographie ?

V.O. : Parce que je suis romancière. Je sais que la vérité des êtres n’existe pas par autrui. Une biographie relate des faits en tentant de coller à un réel inatteignable. Ce qui m’intéressait, c’était cette personne. Sa structure (son squelette pour ainsi dire) m’était donnée par le seul livre écrit sur elle, agréé par le Vatican, Storia meravigliosa. C’était une première pierre avec les dates, les lieux, les événements. Autour de cela, je souhaitais mettre de la chair, mettre de l’humanité, mettre du sang. De manière concrète, je préférais m’asseoir dans le calme d’un cloître où elle avait vécu plutôt que d’aller à la bibliothèque du Vatican ausculter son certificat de baptême. Ma sensibilité était dans les interstices. Je ne suis pas une vérificatrice, je suis une rêveuse sensitive.

E.M.P. : Dans un entretien accordé lors de la parution de Bakhita, vous évoquez son « insoumission permanente » quand d’autres ont pu voir en elle une absolue « résignation ». Pouvez-vous revenir sur cet écart ?

V.O. : Blâmer quelqu’un pour sa résignation, comme certains l’ont aussi fait avec les juifs et la shoah, c’est un jugement facile quand on n’a pas connu de situations difficiles, inhumaines. Bakhita avait non seulement l’instinct de survie mais aussi l’instinct des autres et l’intelligence de la vie. Pour se révolter, il faut le faire au bon moment, sans quoi on risque de mourir. Il y a en elle une insoumission. C’est quelqu’un qui dit « non », c’est quelqu’un qui ose, par exemple, supplier le consul de l’emmener en Italie, ce qui est extrêmement dangereux et culotté. Elle avait l’intelligence des situations et des êtres. C’est quelqu’un de résilient, mot certes à la mode aujourd’hui, elle sait prendre des risques incroyables mais parce qu’elle sait à quel moment elle peut ne pas simplement être un objet et parler comme une personne.

 

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